Après un essai pilote concluant, la psilocybine passe en phase 3 contre l'alcool sévère en France
Les recherches d'Amandine Luquiens et de son équipe au CHU de Nîmes, déjà pionniers dans la relance de la recherche psychédélique en France après un vide de 60 ans, s'inscrivent dans la durée.
Entre février et octobre 2024, le CHU de Nîmes testait la psilocybine sur 30 patients dans le trouble sévère de l’usage de l’alcool avec dépression associée : l’étude pilote PAD (pour Psilocybin in Alcohol Dependence), publiée en 2025 dans la revue Addiction, montrait 55 % d’abstinence à 12 semaines contre 11 % dans le groupe contrôle. Le 1er juillet 2026, l’équipe d’Amandine Luquiens a administré au CHU de Nîmes la première dose de l’essai qui doit confirmer ces résultats à grande échelle : ERPPAD, un essai de phase 3 associant huit centres hospitaliers universitaires français.
ERPPAD (NCT07638553) est un essai clinique randomisé, multicentrique, en aveugle, de phase 3, promu par le CHU de Nîmes et financé par le Programme Hospitalier de Recherche Clinique national (PHRC-N, ministère de la Santé — code PHRC-N/2024/AL-01, numéro d’enregistrement européen 2025-525069-65-00). Il associe huit centres : CHU de Nîmes (coordinateur), Centre Hospitalier de la Côte Basque, CHU de Bordeaux, Hospices Civils de Lyon, CHU de Besançon, CHU de Saint-Étienne, CHU de Brest et CHU de Nantes. À ce jour, seul le centre de Nîmes recrute activement des patients, les sept autres étant associés au protocole sans avoir encore ouvert leurs inclusions. L’essai prévoit d’inclure 172 patients (86 par groupe) sur 36 mois, chacun suivi pendant 12 mois ; l’achèvement est estimé à juin 2030.
Le protocole consiste en deux administrations orales de psilocybine à 25 mg contre deux administrations à 3 mg pour le groupe contrôle, soit une dose de contrôle relevée par rapport au 1 mg utilisé dans l’étude pilote PAD, précisément pour limiter la perte d’insu (le fait que patients et soignants devinent le groupe d’assignation à cause des effets subjectifs). Les deux administrations sont espacées de trois semaines et s’ajoutent à un programme intensif de prévention de la rechute. Deux critères de jugement principaux, mesurés à six mois par la méthode Timeline Follow-Back : l’incidence de rechute (premier jour de forte consommation, oui/non) et le délai avant cette rechute. Une troisième administration optionnelle de 25 mg est proposée aux deux groupes à six mois, avec un suivi prolongé jusqu’à douze mois.
L’essai ERRPAD ne se contente pas de supposer que l’aveugle tient, il le mesure grâce à un questionnaire « devinez le groupe » administré aux patients après chaque séance de dosage. C’est une réponse concrète au problème structurel du blinding dans les essais psychédéliques déjà documenté par ailleurs, au sujet duquel Amandine Luquiens s’est récemment exprimée sur LinkedIn à l’occasion d’un article publié sur le sujet.
L’enjeu de santé publique est réel et chiffré par l’équipe : non seulement les troubles d’usage de l’alcool touchent un grand nombre de personnes, mais 40 à 60 % des patients rechutent après une tentative d’arrêt, une proportion qui grimpe à environ 60 % dans les trois mois quand une dépression y est associée ; aucun traitement n’est aujourd’hui spécifiquement approuvé pour cette combinaison de troubles, ce qui rend d’autant plus important la conservation de l’aveugle pour éviter les découragements et donc la rechute potentielle.
Même si les résultats de l’étude PAD ne concernaient qu’un échantillon (30 patients dans un seul centre), les travaux de l’équipe d’Amandine Luquiens ont pu établir une base solide grâce à des chiffres encourageants (55 % vs 11 %) qui pourraient permettre de vérifier grâce à ERRPAD, la généralisation du traitement sur un échantillon presque six fois plus grand et dans des conditions plus rigoureuses. Les résultats d’ERPPAD ne seront pas connus avant plusieurs années (36 mois de recrutement et 6 à 12 mois de suivi par patient). Le cadre reste expérimental et hors AMM, en revanche l’essai est financé par des fonds publics (PHRC-N) qui garantissent une indépendance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique.
« Si l’efficacité de la psilocybine est confirmée, cela pourrait représenter une avancée significative pour une population de patients aujourd’hui insuffisamment prise en charge », indique la Pr Amandine Luquiens, investigatrice coordonnatrice. La veille suivra l’avancement d’ERPPAD dans les prochains mois. Les personnes concernées par un trouble de l’usage de l’alcool avec symptômes dépressifs persistants peuvent se renseigner sur les modalités de participation via redcap.link/ERPPAD.


