Entretien avec Thomas Amiard : respiration transcendale et parcours de vie hors-norme
Cet entretien, enregistré en juin 2023, est à l'origine de Psyché Paris et résume parfaitement mon envie de raconter des histoires de vie autour de l'exploration de la conscience.
L’entretien a été édité pour plus de clarté et de concision.
– Thomas, bienvenue, merci de prendre le temps de discuter avec moi aujourd'hui. Avant qu'on rentre dans le détail de tes expériences, est-ce que tu peux te présenter brièvement ?
– Je m'appelle Thomas Amiard, j'ai 52 ans, j'ai travaillé pendant longtemps comme ingénieur du son. Je me suis reconverti en 2014 dans la psychologie et le développement personnel à travers des techniques qui utilisent des états de conscience amplifiés, élargis, qui sont devenus mes activités principales. Ce n'était pas non plus un hasard puisque j'avais un passif avec les chamanes, à l’âge de 20 ans, et cette reconversion a été un retour à ces premières expériences.
– Cette première expérience avec les psychédéliques à l'âge de 20 ans, tu peux m’en raconter le contexte ?
– Oui, c'était vraiment une aventure inattendue parce que je n'avais aucune connaissance sur ces sujets-là. Je partais en voyage avec un ami en sac à dos au Mexique pour la première fois hors de l'Europe. Seuls pendant deux mois, nous avions prévu d’aller au Mexique et au Guatemala. À peine arrivés depuis 48h au Mexique, nous sommes à Puebla, une ville universitaire à 100 km de Mexico et nous sommes dans un pub, on rigole, on boit des bières et puis à la table d'à côté, il y a trois mexicains, plutôt indiens que hispanos, qui boivent aussi des bières, et après avoir sympathisé et engagé la conversation avec eux, l’un d’eux me regarde et qui me dit “Thomas, j'ai un problème”.
Il m'explique que sa mère veut qu'il aille chez une chamane, parce qu'il a l'âge, que tous ses frères y sont déjà allés, que ça va lui faire du bien, que c'est dans sa culture. Il me demande mon avis sur la situation. Incapable de comprendre les enjeux, je lui demande plus de détails. Alors il m'explique que c'est une guérisseuse qui travaille avec des plantes sacrées, des champignons, qu’elle se trouve dans les montagnes de la Sierra Mazatèque, que c'est facile d'accès, il n'y a qu'à sauter dans le bus et puis cinq heures après, on est arrivé devant la porte, il n'y a juste à demander l'adresse à sa mère et à suivre les indications. Il m’a tellement bien vendu la chose que j'ai donné un coup de coude à mon ami et je lui ai dit “demain matin, on monte dans le bus pour la Sierra Mazatèque !”
– Quasiment dès votre arrivée, vous êtes plongés dans la culture locale, et là, on parle vraiment d'une expérience liée à une culture traditionnelle, l'usage de champignons psychédéliques dans le cadre de la divination, dans le cadre du passage à l'âge adulte. Et toi, tu te retrouves catapulté là-dedans parce que ton voisin au bar avait ce dilemme sur les bras et t'as demandé conseil, c'est bien ça ?
– Voilà, c'est ça. C'est la région où, culturellement, il y a des traditions avec ces plantes-là. C'est la région de Maria Sabina, qui est une chamane très connue. Et nous arrivons chez la nièce de Maria Sabina, qui était malheureusement décédée cinq ans avant notre arrivée. Et effectivement, ça fait partie de la culture, des traditions locales. Ce n'est pas un truc à touristes.
– Et toi, tu as des connaissances de cette culture ou tu débarques complètement ?
– Aucune. Le mot “chamane” n'était pas dans mon vocabulaire, je ne savais même pas de quoi il me parlait. Nous n'avions aucune idée, même après ses explications, de ce qui allait se passer, à quoi nous allions nous exposer, ce que nous allions vivre. Dans la pièce où les cérémonies ont lieu, il y avait un dessin sur le mur : une porte et de la lumière, des champignons colorés sur le sol par terre, un aigle volant au-dessus, et une phrase en espagnol qui disait “el hombre que atraversa la puerta nunca regresará igual”, ce qui veut dire “l'homme qui passera la porte ne reviendra jamais le même.”
– Cette idée d'avant et d'après, l'après qui ne sera jamais le même, on est vraiment dans le rite initiatique…
– C'était écrit dessus, mais à ce moment-là, on n'avait aucune idée de ce que ça pouvait signifier. J'ai une très jolie photo du dessin, d'ailleurs, que j'ai conservée précieusement. Et c’est comme ça que nous avons passé trois jours chez cette chamane, et fait deux prises de champignons avec elle.
La première chez elle, une velada, c'est une veillée avec des bougies la nuit et des chants. Et puis, la deuxième fois, dans la nature, parce que notre ami mexicain avait demandé s'il était possible de faire l'expérience dans la nature, ce qui était très judicieux parce qu'effectivement, ces plantes et ces expériences connectent directement avec la nature. Et donc, la deuxième expérience était très différente et aussi très enrichissante.
– Est-ce que tu comprends dans quel cadre cet ami mexicain doit effectuer ce passage chez la chamane ? Quel est le contexte de cette séance avec les champignons ?
– Je comprends que ça fait partie de ses rites et de sa culture. Je comprends que c'est quelque chose sur quoi sa mère insiste pour qu'il le fasse. Il n’a pas de lien de parenté avec la chamane, mais elle est prévenue de notre arrivée, et lui a le même âge que nous, à deux ans près. C'est un peu comme chez les catholiques, on va insister pour que les enfants aillent au catéchisme, pour qu'ils apprennent de quoi ça parle et puis qu'ils fassent leur première communion. Et puis après, ils verront. Ça fait partie des étapes de base pour savoir et pour respecter la tradition.
Après, j'ai eu la chance de me renseigner, pour pouvoir avoir plus d'informations. Quand je suis redescendu de la montagne, évidemment, les expériences avaient été transformatrices. Il y a un avant et un après, c'était marqué sur le mur : quand vous avez traversé la porte, rien n'est plus pareil. Ma conscience de jeune homme de 20 ans s'est élargie. J'ai compris qu'il y avait beaucoup plus à percevoir et à comprendre que ce à quoi on était habitué, que ce qu'on nous avait enseigné, que la réalité était beaucoup plus large, que c'était un monde infini de possibilités. On est dépassé par la puissance et le chamboulement conceptuel qui intervient, parce que justement, tout ce qu'on comprend pendant ces expériences ne passe pas par le langage. Les informations arrivent, sont perçues, comprises comme étant réelles... On n'est pas en train de rêver ou de se faire une fantaisie. C'est quelque chose que l'on vit et qui reste un vécu et une mémoire de vécu, ce n'est pas un rêve. Et c'est effectivement très transformateur.
– Est-ce que la chamane t'explique des choses ?
– Elle nous dit des choses... Il y a un protocole pour la velada, on est allongé, la chamane nous donne les champignons, elle allume des bougies, ça se passe pendant la nuit, elle chante, voilà. Et avant ça, elle ne nous a pas donné beaucoup d'informations. Ensuite, elle nous explique un peu quand on lui pose des questions, mais façon chamane. Ce sont des phrases qui veulent dire tout et rien à la fois, qu'à notre âge nous n'étions pas forcément capables de comprendre.
– Mais qui vous donnent envie de recommencer aussi, puisque finalement, après la première expérience, après cette première veillée, vous auriez pu vous dire “bon, ok, c'était sympa”, et puis continuer votre tour du Mexique, mais finalement, le résultat est tellement incroyable que...
– Ah, le résultat est époustouflant ! Le résultat vous révolutionne le psychisme, et révolutionne le monde autour de vous. Plus rien n'est pareil. C'est un déconditionnement de ce qu'on a appris auparavant, des limites qu'on nous a imposées, qu'on nous a fixées, ou qu'on s'est ensuite fixées soi-même. On n'a qu'une envie, c'est de savoir plus, donc c'est pour ça qu'on y reste plus longtemps. Et c'est fantastique parce que la connexion avec la nature, dans ces cas-là, est spontanée et intense. En général, l'expansion de conscience, c'est sortir de ses limites. Là, on se mélange, on s'incorpore avec l'extérieur, on étend ses limites, on dit que tout est connecté. Si on va dans la physique quantique, maintenant on sait que tout est connecté. Lorsqu'on a ce genre d'expérience, on est spontanément catapulté dans un état d'esprit d'osmose, de connexion, de révérence pour la nature. On comprend que tout est un, et qu'on est les arbres, on est l'air, on est tous dans le même bain, dans la même soupe primordiale, et qu'il n'y a pas de différence, et que si on fait du mal à la nature, on se fait du mal à nous-mêmes. Pour ça, c'est très efficace.
Si plus de monde avait accès ces expériences-là, peut-être que certains comportements n'existeraient plus.
– Ces deux expériences te font prendre conscience de la réalité qui existe au-delà de tes sensations corporelles, au-delà de tes limites, de ton propre corps, de tes propres émotions. Tu entrevois une autre réalité au-delà de celle du quotidien. Comment ça se passe “l'après” de ces premières expériences ? Vous vous dites que c'était incroyable et qu'il faut absolument le refaire ? C'est quelque chose que vous mettez un peu de côté ?
– Les premiers mois, nous sommes extrêmement enthousiastes. Nous découvrons que ces traditions existent depuis des millénaires, qu'il y en a plusieurs, qu'il n'y a pas que celles-là. Et quand les étoiles commencent à s'aligner, en général, elles s'alignent jusqu'au bout. À peine redescendus de ces montagnes dans la province de Oaxaca, nous arrivons à notre prochaine étape où l’auberge de jeunesse avait cinq bouquins à vendre d'occasion des voyageurs passés avant nous. L’un d’eux, c'était “Les plantes des dieux” de Richard Evans Schultes qui est l'ethnobotaniste de référence qui a étudié toutes les plantes de la bibliothèque universitaire de Mexico. Dans ce livre, j'ai appris sur toutes les plantes du monde, sur toutes les traditions en Afrique, en Amérique du Sud, en Europe. J'avais accès à ce qui était scientifiquement connu, référencé, étudié. Et je pouvais faire la comparaison entre ce que nous disait le livre et ce que nous avions vécu dans l'expérience.
– À 20 ans, on termine ou on est en plein dans ses études secondaires. De retour en France, comment est-ce que ça oriente tes choix ?
– Ça change tout. J'étudiais le droit, j'avais l'intention d'être avocat, d'aller plaider, défendre la veuve et l'orphelin, qui était quelque chose qui me plaisait bien, le concept était joli. Ces expériences m’ont permis de réfléchir, d’abord à mes chances réelles d’aller plaider, et puis c’était parfois rébarbatif, bref, je me suis aperçu que je n'avais pas choisi le droit pour les bonnes raisons. Je me souviens très bien me regarder dans la glace un matin avant d'aller à la fac et me dire, qu'est-ce que tu vas faire ? Une seule chose me passionnait : la musique. Et là j'ai eu un déclic, la musique c'est du son, et le son, là il y a du travail, oui, ingénieur du son, il y a du boulot, on peut faire du son dans l'audiovisuel, à la télé, au cinéma, dans la radio, la production musicale, ça c'est du boulot. Donc j'ai changé, j'ai arrêté le droit, et je me suis réorienté dans l'audiovisuel général d'abord, et puis je me suis spécialisé en son après. J'ai commencé à travailler comme ingé son et j'ai fait ça pendant 15 ans.
Ne pas avoir été musicien, ça s'est résolu aussi, une fois de plus les étoiles se sont alignées, parce qu'au moment où j'ai fait ces changements, en 1993, c'était le début de la musique électronique, de la techno, de toutes ces machines qui permettent de faire de la musique, des ordinateurs, des séquenceurs, bien plus faciles d'accès, et j'ai pu me mettre à produire de la musique sans avoir de formation théorique, en apprenant sur le tas, en faisant. J'ai fait un album, qui m'a pris du temps, j’ai fini par devenir musicien, pour ensuite faire du design sonore, faire la bande son des images qui n'ont pas de son.
– C'est assez extraordinaire ! Avant qu'on continue à parler de la musique et ce que tu as fait par la suite, tu as eu d'autres expériences assez impactantes avec les psychédéliques, notamment en Thaïlande, c'est ça ?
– Oui, absolument. L'année après le voyage au Mexique, nous sommes repartis tous les deux. Nous avons pris un billet pour l'Asie, pour faire Thaïlande et Malaisie. Et effectivement, la Thaïlande, c'est aussi une région du monde où il y a une grosse culture de champignons depuis toujours, et ils s'en servent pour soigner. D'ailleurs, la Thaïlande a dépénalisé la consommation de cannabis, et viendront ensuite les champignons pour un usage thérapeutique, et c'est un des premiers pays d'Asie qui avance aussi vite dans ce domaine, parce que c'est un des pays qui a la culture...
En Thaïlande, nous nous retrouvons chez une chamane qui nous prépare les champignons, nous les donne, nous allons dans un bungalow nous allonger et y restons le temps qu'il faut avant de ressortir. La chamane nous avait demandé si on voulait une expérience légère ou intense, où on en était dans notre recherche spirituelle et peut-être qu’on a été un peu fanfarons, en parlant de l’expérience mexicaine, et la chamane nous a entendu, ça a été une des expériences les plus puissantes que j'ai vécues.
Ça a duré très longtemps. Plus de 6 heures après, j'étais encore complètement dedans. J'ai expérimenté l'amour inconditionnel, qui relève habituellement des livres sacrés, des prophètes, mais ce ne sont que des mots, et là je suis ressorti bouleversé. J'avais compris, j'avais vécu, j'avais ressenti qu'il n'y avait que l'amour, que le divin est amour comme on dit, que tout est amour et qu'il y a que ça qui compte. Il fallait que je parle à ma mère, à mon père et ma sœur, que je parle à des amis, que je règle des choses qui n'avaient plus de sens quand seul l'amour compte et que tout est amour.
– C'est une expérience que tu n'avais pas eue avant, avec une sorte de progression entre une première expérience qui te fait découvrir ce qu'il y a au-delà de la réalité quotidienne, une deuxième expérience qui te montre la connexion avec la nature, l'unicité entre les êtres vivants, et là, bien plus fort, ce sentiment d'amour inconditionnel pour la première fois.
Jusque-là, ça avait atteint le mental et le spirituel, et soudainement ça touche le cœur, c'est une expansion du cœur, avec une sensation de béatitude, de plaisir, d'amour, qui m’a fait penser à ce qu’on lit des expériences proches de la mort, un état où tout est d'un calme infini, une blancheur magnifique où le cœur est complètement ouvert. C'était une grosse différence. Se connecter aux autres et au monde avec une intensité telle, c'est un autre type d'expérience. J’ai eu l’impression de comprendre que nous avons tous des histoires différentes, que nous naviguons tous sur le même océan mais dans des bateaux différents et que nous méritons tous l'attention, l'amour, la gratitude, malgré les barrières, le conditionnement qui nous retient de nous engager vis-à-vis des uns et des autres.
– Quel est le lien entre ces expériences et les grands changements de ta carrière professionnelle, puisque tu nous disais avoir été ingé son d’abord, avant un grand changement à l’âge de 40 ans ?
– À 40 ans, j'ai eu la chance de pouvoir aller vivre en Amérique du Sud, au Chili, frontalier du Pérou. Je savais déjà que le Pérou, c'était la Mecque du chamanisme, puisqu'ils ont ces deux cultures qui coexistent : l'ayahuasca dans la jungle, principe féminin qui se pratique la nuit, qui est très introspectif, très turbulent, mouvant, et le San Pedro, un cactus colonne, qui pousse à haute altitude, au-delà de 4000 mètres, et qui lui est un principe masculin, qui se fait le jour, qui est extrêmement posé, clair, qui est très énergétique pour le corps, qui vous met au maximum de vos capacités.
J'avais fait un break pendant bien longtemps, plus de dix ans, et puis cet âge-là, c'est une étape, alors je suis retourné voir les chamanes, plusieurs fois même. Et un jour, une personne qui organise des conférences pour la communauté française m'appelle pour me dire, Thomas, nous avons un problème.
– À nouveau un problème, 20 ans après celui de ton camarade mexicain !
– Effectivement ! Il n'y avait personne pour parler à la prochaine conférence, et, me raconte cette personne, toute la communauté française bien-pensante racontait des bêtises dans mon dos, en expliquant que je faisais des choses dangereuses, que ces plantes-là n'étaient pas contrôlables, qu'en France c'était interdit, et que prendre la parole à la prochaine conférence serait un moyen de faire une pierre deux coups : en parlant du chamanisme, je pourrai enfin expliquer de quoi il s'agit, et ainsi mettre fin aux affabulations de tous. En préparant cette conférence, je me documente, cherche une photo de Maria Sabina – dont “ma” chamane était la nièce – du mycologue Gordon Wasson qui avait redécouvert les champignons, du chimiste Albert Hofmann, qui avait isolé les molécules de psilocybine pour la première fois, et puis sur cette photo il y avait quelqu'un d'autre, que je ne reconnaissais pas, qui s’est avéré être Stan Grof. Grof, c'est un des plus grands psychologues et psychiatres vivants de la catégorie de Freud, de Jung, ou Maslow, d'ailleurs il a développé avec Maslow la quatrième force de la psychologie, après la psychologie humaniste. J’apprends que Grof a décidé de continuer son travail, qui s’était arrêté net avec les interdictions prononcées par l’administration Nixon, avec des techniques traditionnelles et plus particulièrement la respiration. C'est quelque chose qui est utilisé partout, à la base de la méditation bouddhiste, le pranayama en Inde, dans les techniques taoïstes en Chine, chez les soufis, la branche mystique de l'islam, toutes les religions ont leurs techniques à base de respiration pour entrer dans un état de conscience amplifiée.
Malgré un léger doute, ma première expérience a été fantastique : je me suis retrouvé assis, des vagues d'énergie descendant dans mes mains, sentant l’énergie qui se concentre d’abord sous forme de ballon entre mes mains, pour finir concentrée à la pointe de mes doigts. C'était tellement réel, j'aurais pu tirer des rayons laser comme dans Star Wars ! Et tout s'est évanoui comme c'était venu, je me suis mis à pleurer comme un bébé, et puis c'était fini. Je suis sorti de la salle perplexe, bien conscient de ce qui s’était passé mais sans en comprendre l’utilité. Une semaine plus tard, en essayant de serrer un truc très fort avec un tournevis, mes ongles me rentraient dans la paume de la main. Mes ongles, longs ! Alors que j'avais passé les 40 dernières années à essayer d'arrêter de les ronger, sans succès, il fallait que j'apprenne à les couper parce qu’ils étaient trop longs !
– Ça veut dire que tu t'aperçois du potentiel thérapeutique de la pratique ?
– Ah oui ! J'appelle mon prof de l'époque et je raconte ce qui m'arrive, très emballé. Il m'explique que c'est normal, c'est de la base de la psychologie, c'est un déblocage psychosomatique, le stress que j’avais étant petit m’a fait me ronger les ongles en compensation, et la charge émotionnelle liée à ce stress est restée enfouie, jusqu’à cet état de conscience atteint avec la respiration qui a permis de libérer cette charge émotionnelle, ce qui a déclenché les pleurs. “Si c'est ça la base, je veux signer !” je m’entends répondre, et je me mets en tête d’apprendre absolument cette technique là qui permet d'être utilisée partout dans le monde, qui est légale partout, sans plante, sans composé chimique… Je m’inscris alors aux modules d’enseignement qui existaient un peu partout en Amérique du Sud, me permettant de raccourcir légèrement la durée totale pour pouvoir finir avant de rentrer en Europe. Juste avant mon premier module, je reçois un coup de téléphone du même professeur qui m’annonce que Grof, qui n'avait pas enseigné hors des Etats-Unis depuis seize ans, va recommencer à voyager, et fera partie des enseignants de mon module au Chili ! C'était fantastique, comme si un psychanalyste apprenait avec Freud.
J’ai obtenu ma certification en Amérique du Sud, et ensuite j’ai déménagé à Hong Kong. Une fois de plus, les étoiles se sont alignées, car une des premières personnes que je rencontre est psychologue dans un cabinet à Central, et six mois plus tard, elle quitte son travail et propose de me présenter à la médecin-chef du cabinet… Je me suis retrouvé dans un cabinet médical à faire de la psychothérapie verbale, où j'utilisais même un peu de respiration.
– Ce qui t'a permis d'introduire les notions que tu venais d'apprendre dans un contexte plus formel, puisque tu disais qu’à Hong Kong, tout le monde n'était pas prêt à aller directement vers la respiration holotropique ou des états de conscience amplifiés. Mais cette opportunité complètement incroyable te donne la possibilité d'amorcer la bascule.
– Ça me donne d'abord un accès à la pratique, et puis à d'autres connaissances, parce qu'à travers chaque patient on approfondit le savoir.
En parallèle, je développe des ateliers. La respiration holotropique, c'est quelque chose de très normé, c'est une marque déposée, donc on ne peut pas changer grand chose au processus, qui est extrêmement long. Un atelier au format respiration holotropique va durer dix heures minimum : de 9h le matin à 19h. Culturellement, les Hongkongais n'ont pas le temps. C'est une ville qui va très vite, c'est 100% d'énergie, 100% de rapidité, d'efficacité. Et ils n'ont pas de problème, en tout cas ils n’avouent pas d’emblée. J'ai commencé à m'organiser avec des petits groupes et des demi- journées. J'ai dû changer le nom, c’est pour ça que ça s'appelle respiration transcendantale, Transcendental Breathwork, parce que c'est un autre format, il y a d'autres petites subtilités que j'ai rajoutées. Lorsque quelqu'un que je suivais au cabinet était vraiment bloqué au niveau inconscient, c'est-à-dire sans avoir aucune idée du problème, de l’origine de la souffrance, sans pouvoir verbaliser, dans ces cas-là je proposais d'aller faire l'expérience de la respiration et de travailler avec ce qui en était sorti. Neuf fois sur dix, l’origine inconnue qui coinçait ressortait en état de conscience amplifiée, et à partir de là on pouvait avancer plus vite.
– Tu saurais quantifier le nombre de personnes qui sont passées par tes ateliers de respiration holotropique ou transcendantale ?
– Je n'ai jamais compté, mais je dirais plusieurs centaines.
– Et au-delà justement de l'aspect thérapeutique, tu as des patients qui identifient aussi l'aspect plus spirituel du travail, cette connexion au monde de l'invisible que tu as pu expérimenter plus jeune ?
– Bien sûr, il y a plusieurs types de participants. Il y a ceux qui viennent parce qu'ils ont un problème, ça relève de la psychothérapie. Ils essayent de régler un problème de dépression, d'anxiété, d'addiction… Il y a ceux qui viennent pour juste l'expérience. La semaine d’avant, ils auront fait saut en parachute, là, ils font respiration, et la semaine d'après autre chose. Et puis, il y a ceux qui viennent dans une démarche de développement personnel, qui sont bien conscients du potentiel de la technique pour atteindre des niveaux supérieurs, pour obtenir une capacité de méta-analyse de soi. Ils viennent pour avancer dans la connaissance de soi.
C'est pour ça que j'ai fini par arrêter le cabinet au bout de deux ans. Ceux qui venaient en cabinet avaient un problème sans pouvoir le solutionner, et en général, ils arrivaient trop tard. Les autres qui viennent aux ateliers, au moins une grande majorité, sont dans une recherche, dans une démarche de recherche, de travail sur soi et de développement. Ils ne progressent pas de la même façon que ceux qui sont poussés par les événements et en souffrance.
– Ces expériences passées avec les psychédéliques t’ont permis d’ouvrir une voie riche en synchronicités et en rebondissements, et aujourd’hui de soigner des personnes aux problématiques bien identifiées, mais aussi d’emmener des personnes sur une voie de connaissance, d’exploration de soi, et peut-être leur montrer des choses auxquelles elles n’auraient pas eu accès autrement. Tout ça dans un cadre totalement safe et légal, juste avec la respiration et un environnement contrôlé.
– Oui, tout à fait. La semaine dernière encore, un participant s’est réveillé avec des yeux émerveillés, ébahis, c’était fantastique, c’était la meilleure, la plus profonde expérience de sa vie. Une révélation ! J’avais l’impression de me retrouver au Mexique, chez la chamane, le lendemain de la séance, je le voyais dans ses yeux, je me suis dit “si tu savais comme je sais où tu es”, comme j’aime ça et comme c’est beau, et c’est pour ça que je continue. Chaque fois c’est un émerveillement.
– C’est une magnifique histoire pour clôturer cet entretien. Merci beaucoup Thomas pour ton temps et pour nous avoir raconté ta propre expérience, et un grand bravo pour ton travail ! Beaucoup de courage pour continuer sur cette voie.
– Merci, et merci pour ton initiative, je pense que c’est une très bonne idée d’essayer de développer ces sujets et de les rendre plus accessibles à d’autres, et que ça peut aider… Je rie en m’écoutant le dire, mais ça peut aider à sauver l’humanité ! C’est aussi simple que ça. Si tout le monde a ce genre de prise de conscience, il y a beaucoup de comportements qui disparaîtront naturellement et on avancera tellement plus vite…



Ok. J’te le dis tout de suite : j’ai lu ça comme on boit un shot de mémoire oubliée. Y’a un moment, vers le milieu, où j’ai senti mes propres souvenirs venir s’asseoir à côté de moi, genre “hey, c’est pas ton histoire, mais ça goûte pareil”.
Y’a quelque chose que je veux rajouter, juste pour la déplier un peu plus : on parle souvent de “voyage intérieur” comme si c’était une métaphore poétique. Mais en vrai, c’est du démontage.
T’as pas fait un trip, t’as dégrafé les coutures de l’identitaire, pis t’as vu ce qui restait quand le costume tombe.
Pis c’est ça qui manque souvent dans les récits : pas le “avant/après” cliché, mais le “pendant” muet. Ce moment exact où le mental flanche, où le langage fait défaut, pis que t’es juste là, nu dans l’intangible, à chialer de gratitude sans trop savoir pourquoi.
J’ai vécu ça aussi. J’en parle sur Substack, pas encore de front, mais c’est la vibration sous les lignes. Comme un gars qui a croqué l’Infini par accident pis qui essaye de recracher les morceaux sans les salir.
Si ça te parle, on peut se recroiser.
Sinon, ben… merci pour ce partage.