Usage médical de la kétamine – Témoignage(s) (première partie)
Voici la première partie d'une série d'articles couvrant l'usage médical de la kétamine, en France et à l'étranger. Nous commençons par Kendrys, souffrant de douleurs chroniques et de dépression.
Rencontré à l’occasion du Congrès Français de la Psychiatrie, Kendrys a évoqué son expérience alors que je m’apprêtais à aller écouter le Professeur Jollant le dernier jour du congrès (j’en parle ici). Il n’en fallait pas plus pour me donner envie d’écrire ce petit dossier consacré à la kétamine. Bien que le protocole suivi par Kendrys lui ait été très bénéfique, ce récit montre toute la complexité d’accès à cet usage de la kétamine encore peu répandu. Dans un futur entretien, j’explorerai à nouveau le modèle biomédical de la kétamine pour le traitement de la dépression, mais auprès d’un patient ayant vécu une expérience difficile.
L’entretien de Kendrys a été enregistré le 14 janvier dernier et est suivi de l’un de ses poèmes rédigés lors des sessions de son protocole.
– Merci beaucoup Kendrys d’avoir accepté cet entretien. On est là pour parler de ton traitement à l’hôpital avec la kétamine pour soigner une dépression et des douleurs chroniques. À quand remonte ce traitement et combien de temps a-t-il duré ?
– Le traitement que j’ai eu à la kétamine par voie intraveineuse a eu lieu en 2023, il y a un peu moins de deux ans, étalé sur environ un mois et demi à deux mois, à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière au service dépression, qui est différent du protocole utilisé dans un autre service de l’hôpital, pour les douleurs. Bien que j’ai eu à la fois une dépression chronique et des douleurs chroniques, c’est quand même le service dépression qui m’a pris en charge. Leur protocole consiste en six injections au total, au rythme d’environ deux par semaine.
– 2023, c’est combien de temps après le diagnostic de ta dépression ?
– Il y a dû avoir un premier diagnostic en 2019, peut-être 2018, en tout cas il y avait déjà des symptômes en 2018. La dépression et les douleurs chroniques ne sont pas tout à fait arrivées en même temps mais j’ai tendance à dire que c’est une espèce d’hydre à deux têtes, il est difficile de séparer les deux. Ça m’a confronté à la dichotomie qui existe dans la médecine biomédicale occidentale, qui a du mal à considérer qu’on puisse souffrir à la fois du côté psychique et du côté physique.
– Comment se passe cette période de diagnostic ? Tu vas consulter un ou plusieurs psychiatres et puis quatre ou cinq ans après, il y a cette intervention avec la kétamine à l’hôpital : qu’est-ce qui se passe entre-temps ? La recherche perpétuelle du bon traitement ?
– Comme toute personne avec des problématiques chroniques, qu’elles soient de l’ordre somatique ou psychique, le parcours de soins est semé d’embûches, d’obstacles, de fatigue, de colère, d’énervement, en particulier vis-à-vis du délitement du système de santé français. C’est un sujet que je connais très bien parce que j’ai fait des études de médecine et je dirige un média sur la santé (ndlr : La fabrique des soignants). Il y a la difficulté liée à la complexité du système, comment arriver à se repérer là-dedans : trouver le bon thérapeute en fonction de telle ou telle pathologie ou suspicion de pathologie, c’est déjà compliqué. La dépression est de plus en plus connue grâce à la recherche, mais il y a tellement de paramètres qui modifient son impact que ça reste une maladie mal-traitée… dans les deux sens du mot. Et ça, juste sur l’aspect psychique.
La question des douleurs chroniques et des douleurs en santé est une question épineuse : on a tendance à considérer la douleur comme quelque chose de subsidiaire. Dans le cadre des gestes invasifs, de dépistage, ou les gestes curatifs, il y a souvent une dimension où la douleur est incorporée de fait, c’est normal de souffrir un peu, alors que c’est souvent l’une des premières choses dont les patients se plaignent, quelle que soit la pathologie. Mais quand l’entité douleur devient elle-même une pathologie, on tombe dans les affres et les zones d’ombres du système de santé français, héritée d’une vision biomédicale qui a du mal à être dans le care, à proposer un accompagnement adéquat nécessaire dans une phase de douleur chronique. Et puis il y a évidemment plein de différences en fonction des origines de ces douleurs, est-ce que c’est neuropathique, articulaire ? Chez moi, ça n’était pas neuropathique, c’était plutôt dysfonctionnel. Il y a eu toute une exploration à ce niveau-là, avec des batteries de tests biologiques, génétiques, biopsies, musculaires, ce qui m’a valu une très belle cicatrice de 5 cm sur la cuisse gauche. Et ça, c’est juste pour le côté douleur. Pour le côté dépression, j’essayais de trouver des thérapeutes. Et très vite, j’ai voulu des thérapeutes ayant une vision globale pour ne pas opposer la question de la psyché à celle du somatique. J’ai commencé à aller voir un thérapeute psychosomatique. Avec le recul, je mesure que je n’étais pas tout à fait prêt pour ces séances.
On est tombé dans une espèce de dérive libérale autour de la santé mentale, en faisant un continuum entre des gens qui ont des troubles très sévères d’un point de vue psychiatrique, des troubles schizophrènes et bipolaires, des dépressions d’un côté et de l’autre des gens qui ont juste envie d’être plus créatifs ou performants dans leur taf de merde. Ça crée un flou pour tout le monde et il n’y a pas plus de moyens, pas une meilleure organisation des soins, pas plus d’écoute donnée aux personnes en souffrance psychique. Les troubles psychiques sont vus généralement comme des pathologies, rarement comme une autre manière d’appréhender la vie, l’espace, le temps… Toute forme d’atypie est toujours vue par le spectre de la pathologie. Depuis le Covid-19 on a l’habitude d’entendre à tout va “il faut aller voir un psy !” mais malheureusement, les psy ne sont pas tous bien formés, et aussi pour quel type de thérapie ? Entre TCC, EMDR, thérapie des schémas, psychanalyse, les nouveaux courants en psychanalyse, la majorité des gens ne sont pas au courant de ces différentes catégories.
– Oui et puis c’est très virtuel comme différence, ça n’est pas concret du tout ! De ton côté, ce sont les douleurs chroniques qui arrivent en premier ?
– Non, d’abord la dépression, ensuite les douleurs chroniques, même si tout arrive dans un temps relativement court. La prise de conscience de l’existence de l’une déclenche la prise de conscience pour l’autre et peu importe qui est arrivé en premier, même si ça reste toujours une question pour moi. Les deux sont là, il va falloir les traiter en même temps, et elles se nourrissent entre elles.
– Ça a été long avant de trouver des thérapeutes qui te faisaient du bien, qui arrivaient à te soulager ? Tu as consulté beaucoup de spécialités différentes ?
– Oui, j’ai vu beaucoup de thérapeutes différents, pas juste des médecins, mais évidemment plusieurs psychiatres, rhumatologues, internistes, infectiologues... Ayant été étudiant en médecine quand c’est arrivé, j’ai pu bénéficié d’une lecture du système de santé et d’une connexion potentielle à certains thérapeutes me rendant les choses un peu plus faciles. J’avais des armes que la majorité n’avait pas, même si je ne viens pas du tout d’une famille qui travaille dans le soin.
– Et c’était plus facile ou au contraire plus frustrant parce que tu voyais les limites du système ?
– Souvent, la vie c’est plutôt du “et” que du “ou” même quand on aimerait que les choses soient séparées... J’avais la vingtaine quand tout ça est arrivé. C’est mon attrait pour les sciences humaines et sociales, pour la philosophie qui m’a fait réfléchir à la question du corps autrement que par opposition à la psyché issue de mes études de médecine. Petit à petit, j’ai rencontré des thérapeutes ayant une vision globale ou intégrative ; pendant le Covid-19 mes douleurs avaient beaucoup augmenté, mon état psychique était lamentable donc je suis allé sur Doctolib en me disant, il faut que je trouve un nouveau thérapeute. Je suis tombé sur quelqu’un qui pratique la médecine globale santé intégrative ; aujourd’hui, il continue à me suivre, il est médecin généraliste avec une pratique qui ne sépare pas la question du corps de la psyché, il est aussi hypnothérapeute et psychothérapeute, donc il a une approche beaucoup plus ample, ce qui m’a permis de donner un peu plus de sens à ce que je vivais.
– Cette première expérience avec un médecin-thérapeute qui améliore ta condition, ça ouvre des perspectives, ça change tout de suite la donne, ou au contraire ce sont des améliorations un peu à la marge et insuffisantes ?
– J’avais déjà commencé la psychothérapie psychosomatique, donc j’étais sur le chemin, mais d’un point de vue caractère j’ai mieux accroché avec ce second médecin, Adrian Chaboche, en qui j’ai trouvé un support, un allié, avec qui il y a eu un partage intellectuel de compréhension, de vision de la santé. J’ai testé plein de trucs avec lui, notamment une bonne dose de médicaments anti-douleur, très peu ont marché, et à côté avec mon psychiatre on a testé une bonne dose d’antidépresseurs, même certains non remboursés en France. J’ai dû tester plus d’une vingtaine de médicaments entre les antidépresseurs, les anti-douleurs, les anti-épileptiques, toute la gamme qu’on peut utiliser dans les troubles de l’humeur. Au bout d’un moment, on se voit presque comme une expérience… Parfois il faut plus ou moins être obligé de reprendre des médicaments déjà testés, à des doses différentes, parce qu’il y a des nouveaux thérapeutes qui entrent en jeu et qui veulent faire reprendre des médicaments. Ça s’est notamment passé suite à une période d’hospitalisation, suite à des tentatives de suicide, où on m’a remis un antidépresseur déjà testé. Très vite j’ai très mal toléré les médicaments qui me causaient plein d’effets secondaires, notamment au niveau sexuel et au niveau aussi de l’appétit, et je me suis souvenu que ce médicament là, pris deux ans auparavant, m’avait fait perdre 10% de mon poids en trois semaines au cours d’une grande crise de douleurs. Je l’ai dit au thérapeute de l’hôpital, mais certains médecins veulent s’obstiner à vous faire prendre un traitement en pensant qu’au bout d’un moment, les choses vont s’arranger, alors que j’étais littéralement en train de dépérir.
– Quel est le premier traitement qui fonctionne pour toi ?
– En vrai c’est la kétamine ! Il y a eu le Valdoxan qui a un peu marché, mais pas au point de m’empêcher de faire une tentative de suicide...
– Et côté santé intégrative, tu vas jusqu’où ? Modifier ton alimentation, tester s’il y a des choses qui peuvent soulager, autres que les traitements médicamenteux ?
– J’ai testé les vitamines, un peu l’alimentation, l’hypnose aussi... tout ça ne marchait pas très bien. Sur une échelle de la douleur de 1, tu n’as pas vraiment mal, à 10, tu as envie de te buter tellement t’as mal, j’étais entre 7 et 8 tous les jours. Ça montait parfois jusqu’à 10 dans les moments de crise. Forcément, dans une telle sur-stimulation du cerveau au niveau de la douleur, même l’hypnose ne pouvait pas marcher, aucun médicalement ne pouvait calmer ça. Le seul truc qui pouvait calmer mes douleurs de temps en temps, c’était le jeu vidéo. Je remercie The Witcher 3 qui m’a sauvé pendant le Covid-19. Mais la vraie délivrance est venue de la kétamine.
– Comment en viens-tu à ce traitement ? Tu fais des recherches sur le sujet et en parle aux médecins qui te suivent ou c’est venu d’eux ?
– Mon psychiatre ayant prescrit plein de médicaments différents qui sont restés inefficaces, vient la question de la kétamine. Je lui en parle, puis en parallèle à mon médecin généraliste et à un moment donné les démarches sont lancées. Le contact est pris avec la Salpêtrière qui me demande d’y passer une semaine pour faire des tests.
– Tu es hospitalisé pendant une semaine en observation pour voir si t’es un bon candidat pour le traitement ? Tu passes des tests pendant ce temps-là ?
– Oui, des tests psy, bio, etc. Ça n’était pas très agréable d’être hospitalisé à nouveau, d’autant que certains jours je n’avais aucune visite médicale, ça aurait pu être fait en ambulatoire… J’imagine qu’il est nécessaire de se faire un avis de l’état psychique du patient. Et puis, la question de l’usage récréatif de la kétamine a été posée. Ça m’était arrivé d’en consommer, et même si la kétamine a un pouvoir addictogène relativement faible, je me suis dit qu’ils allaient se poser des questions. Et effectivement, j’ai appris ensuite qu’ils avaient réfléchi à ma réponse avant de me donner l’accord pour le suivi du protocole kétamine. Ce qui me fait rire parce que venant du milieu médical, je sais que le nombre de médecins qui se droguent est quand même hallucinant. Il y a toujours un regard très paternaliste vis-à-vis des drogues, alors qu’on pourrait plutôt avoir une conversation d’humain responsable à humain responsable à ce sujet.
– La première fois que tu prends conscience que c’est une option pour toi ce traitement, à quoi tu penses ? Tu te dis que peut-être ça va fonctionner ?
– J’ai été soulagé que ça soit accepté. Lors de la première prise, je me suis dit “Oh wow, en fait c’est vraiment puissant ces injections”. Le protocole recherche volontairement l’état dissociatif de la kétamine, que je n’avais jamais connu avant en prise récréative. Être dans un environnement safe, prendre une substance qui te met en transe, en dissociation, grâce à la sécurité sociale… Pour toute personne de gauche ou révolutionnaire, ça fait l’effet de réaliser une utopie. J’étais très content !
– Ça fonctionne dès la première séance ?
– Non, non, non. Mais en tout cas, il y a des effets. Je m’étais dit qu’il serait amusant d’écrire un peu de poésie, pour avoir une archive des pensées que j’avais eues à ce moment-là, de voir leur évolution, même si c’est déconseillé car il faut se focaliser sur l’expérience. C’est au bout de la troisième ou de la quatrième prise que j’ai senti une évolution des douleurs. Pour la quatrième prise j’avais demandé une augmentation de la dose, car la troisième injection m’avait semblé moins forte. Au bout des six prises, à la fois dépression et douleurs avaient baissé de manière drastique et j’ai eu l’impression de sortir de l’état de survie où j’étais depuis des années. Même si j’avais toujours mal, c’était beaucoup plus gérable : sur mon échelle de douleur, j’étais passé de 7-8 à 2-3 à la fin du protocole.
– Ce protocole, c’est un modèle biomédical, c’est-à-dire que tu arrives en ambulatoire, on te fait une injection pendant 40 minutes et tu ressors au bout de deux, trois heures ?
– Oui, c’est ça. Au bout de deux heures, tu as un entretien avec un psychiatre pour dire comment les choses se sont passées et pour suivre l’évolution d’une session à l’autre. Ce protocole doit s’accompagner d’un suivi psychiatrique et psychothérapeutique, ce que j’ai fait pendant un certain temps, et ensuite j’ai décidé avec l’accord de mon thérapeute de sortir de la prise médicamenteuse. J’étais à un niveau de douleur et de dépression suffisamment gérable au quotidien pour ne plus avoir besoin d’une béquille chimique ; je voulais vraiment sortir des rendez-vous médicaux incessants – j’en avais plusieurs par semaine – et de la prise de médicaments. J’ai conservé mon suivi de médecine globale, ça je ne l’ai jamais arrêté.
– Les sessions de kétamine servent de tremplin pour diminuer la fréquence des rendez-vous et te sortir des traitements antidépresseurs ?
– Oui, tout à fait. Il y a vraiment eu un avant et un après la kétamine dans ma vie. Je pense avoir été particulièrement réceptif et ça n’est pas le cas de tout le monde, certaines personnes ont des rechutes au bout de quelques mois. Chez moi, c’est au bout de deux ans que les douleurs sont revenues, avec la dépression, ce qui a ouvert la possibilité de suivre un nouveau protocole de kétamine, c’est en discussion mais ça n’est toujours pas fait, c’est très compliqué.
– Tu sens que tu en aurais besoin ?
– Oui. Fin 2024, la dépression était revenue, les douleurs aussi, même si moins intensément, ce qui m’avait motivé à contacter mon psychiatre dans l’espoir de recommencer le protocole. Je m’étais dit qu’en contactant directement la Salpêtrière ou en passant par mon médecin généraliste, qui a un diplôme tout aussi valide que celui d’un psychiatre hospitalier, ça risquait de coincer. Mais mon psychiatre n’avait pas répondu malgré mes relances et entre-temps j’avais commencé une nouvelle psychothérapie avec une psychologue spécialiste des traumas, de l’EMDR et de la méditation pleine conscience, assez reconnue au niveau national. Elle avait croisé des gens de la Salpêtrière, ce qui m’a motivé à envoyer un e-mail dans lequel j’explique être toujours suivi par un psychologue et par un médecin généraliste qui pratique la médecine globale, que je suis déjà passé par le service... Je ne reçois pas de réponse, si ce n’est un mois et demi plus tard où je découvre avoir été appelé, qu’on m’a laissé un message vocal, ce qui m’a un peu énervé parce que si je contacte par e-mail et que je n’ai pas répondu au téléphone, peut-être faudrait-il me répondre aussi par e-mail ? Bref, des trucs tout bêtes de l’hôpital public mais qui font perdre du temps. Finalement, au printemps dernier, j’ai réussi à avoir un rendez-vous à la Salpêtrière et je suis reçu par deux médecins qui n’étaient pas ceux que j’avais vus quand j’étais hospitalisé. Ce qui est encore plus déstabilisant qu’un seul, parce que le rapport de pouvoir est encore plus fort, surtout quand tu viens avec une demande bien spécifique pour refaire un protocole dont tu as déjà bénéficié. Une des premières choses qu’on me dit c’est “Normalement, on ne répond pas à ce genre de demande s’il n’y a pas adressage d’un psychiatre” (rires) Ça m’a énervé directement ! Si je suis là devant vous, ce n’est pas un hasard. J’explique avoir essayé de contacter mon psychiatre, mais qu’il ne m’a pas répondu. Je sais bien que c’est mieux d’avoir l’adressage d’un psychiatre, mais j’ai quand même été suivi, bien que mes thérapeutes ne soient pas toujours pris au sérieux. Et puis on me demande de répéter tout mon parcours en moins de 15 minutes, alors que j’ai passé une semaine en hospitalisation là-bas, qu’ils connaissent mon dossier… C’est normal de répéter certaines choses, mais quand on a un parcours de soins très compliqué, c’est difficile de le résumer en si peu de temps, et doit faire face à l’impatience des soignants qui veulent nous faire raccourcir la densité et la complexité de notre histoire.
Le verdict est finalement positif, à la condition que je reprenne un suivi avec mon psychiatre. En changeant ma manière de le contacter, j’ai pu obtenir un rendez-vous avec lui un mois plus tard. Il reprend contact avec la Salpêtrière, mais depuis on n’a jamais vraiment reçu de réponse… Ça m’a profondément déçu et démotivé, alors que je mettais beaucoup d’espoir dans cette nouvelle opportunité. Les thérapeutes qui me suivent m’ont confirmé également que si un traitement fonctionne, c’est celui-là qu’il faut privilégier et ne pas recommencer à tester mille et un trucs. J’ai l’impression d’avoir pris en pleine face la complexité hospitalière. Je m’étais rendu à ce rendez-vous en étant préparé, demandant s’il est possible d’avoir un suivi psychiatrique directement à l’hôpital, voire s’il est possible d’avoir aussi un entretien avec le service douleur, qui fait son propre protocole à la kétamine. Tout avait l’air compliqué, les réponses que j’ai reçues allaient dans ce sens en tout cas, et on me donnait l’impression d’être stupide ou naïf alors qu’il me semblait proposer des choses réfléchies et qui font sens. On en revient à la dichotomie entre corps et psyché, qui se voit très bien dans cet environnement médical, puisque la Salpêtrière a un certain niveau d’expertise en France et à l’international.
– Quand tu as suivi le premier protocole, on t’a prévenu que les douleurs pouvaient revenir au bout d’un certain temps ?
– Les médecins avaient insisté sur l’inter-variabilité qui existe entre les patients. La kétamine est utilisée depuis longtemps pour traiter la dépression, mais la recherche a encore des choses à découvrir car ça n’est pas utilisé à grande échelle, il existe la kétamine en intraveineuse et celle en spray… J’avais posé une question à propos de la fréquence des cures et on m’avait répondu que c’était au rythme d’une cure par an.
– Tu disais qu’il y a six sessions intraveineuses, à quelle fréquence ?
– L’optimal c’est deux par semaine. D’avis médical, en ayant fait une session le matin, il est possible de reprendre le travail l’après-midi, ce que je déconseillerais pour plutôt profiter de l’état dissociatif qui perdure de façon légère...
– Finalement c’est très court, six sessions au rythme de deux fois par semaine ça fait trois semaines donc en trois semaines c’est plié !
– Pour moi ça a duré un mois et demi pour des raisons de calendrier.
– Au bout d’un mois et demi tu as vraiment beaucoup, beaucoup moins mal. C’est ça qui a un impact sur la dépression ?
– C’est en même temps que dépression et douleurs sont très réduites.
– En parlant de l’expérience, tu disais que l’intraveineuse c’est totalement différent. Comment ça se déroule ? On t’explique quels sont les effets qui peuvent arriver ?
– Oui bien sûr… Je peux paraître énervé vis-à-vis du genre médical et hospitalier et parfois à raison, mais l’équipe médicale et paramédicale était très à l’écoute, dans le dialogue, et j’ai un très bon souvenir de l’équipe et des explications qui m’ont été données. On vient vérifier que tout va bien au milieu de la prise, tu es nourri avant de sortir, tu réponds à des questionnaires sur ton état psychique… On sait très bien qu’en sortie d’état dissociatif le monde tourne autour de toi, littéralement.
– On entend parfois que la kétamine à haute dose peut avoir un côté psychédélique dans l’expérience, est-ce que tu as vécu ça ?
– J’avais déjà eu une expérience psychédélique auparavant, où mes douleurs avaient été exacerbées. L’état dissociatif est vraiment particulier, on se sent en dehors de son corps, on voyage sur un plan astral, c’est une expérience que je recommande à tout le monde dans le cadre le plus sûr possible. Il faut vraiment profiter de cet état, accepter la stimulation d’images, qui ne sont pas que des images heureuses mais qui te montrent des choses qui seront à traiter après la cure de kétamine. Et notamment il y a eu cette image symbolisant l’état de ma tristesse intérieure, qui ressemblait à un continent assez massif. Je me souviens d’avoir vu ça et d’en avoir bordé les rives en me disant, “OK, je prends la dimension de ce qu’il y a en moi, mais je n’ai pas encore l’étoffe et la stabilité psychique pour y mettre les pieds et l’affronter.” Et c’est une autre prise psychédélique où j’ai revisité cette image du continent en pouvant m’y confronter et ça a donné une scène très forte où tous mes mécanismes de défense se sont effondrés d’un coup, j’étais en transe en train de pleurer mais c’étaient des pleurs de lâcher-prise. Tout ça aussi pour dire qu’il y a la temporalité du protocole, mais il existe une temporalité plus large qui permet de continuer à tisser les images qui se sont manifestées.
– Je comprends tout à fait ce que tu veux dire. Tu te souviens du dosage de ces sessions de kétamine ?
– Il y a un texte où je l’ai noté, j’ai le décompte en face des yeux, 75 millilitres par heure.
– Et vis-à-vis de ton entourage, de ta famille, expliquer la prise de kétamine en intraveineuse pour soigner une dépression et des douleurs chroniques, c’est pris comment ?
– Il n’y a pas eu de difficulté à ce niveau-là. C’est un contexte thérapeutique, on sait que j’évolue dans le domaine médical depuis pas mal de temps... Le seul hic est venu en période d’hospitalisation, pré-protocole, quand j’avais signifié que j’en avais déjà consommé, car il existe ce cliché des hommes noirs et de leur rapport aux drogues en médecine et je me suis posé la question de son influence dans leur réflexion. Globalement je suis très à l’aise pour parler de cette expérience. Il y a tellement de substances utilisées en médecine qui sont qualifiables de drogues qu’il faut rentrer dans la démocratisation de ces usages et surtout du discours. Il faut un attitude moins coercitive, la France est très coercitive, notamment par rapport à d’autres pays européens, sur l’usage de ces substances pour traiter les troubles psychiques et elle est en train de perdre du temps alors que ça peut marcher sur un certain type de patients, donc allons-y quoi.
– Effectivement, j’ai déjà entendu ces arguments ailleurs. Merci Kendrys d’avoir accepté cet entretien pour nous raconter ton expérience. Espérons que ça éclaire les espoirs thérapeutiques de celles et ceux qui nous lisent.
K2
9h45
J’ai si faim
La neuro médecine Partout
Tout le temps
Nul part à la fois
Le train sourire
Bateau ivre et tangue
Qu’est-ce que je fous là
Envie de bras réconfortants
J’ai éternué en 5d
Déjà accoutumé
Flou de mes yeux
Flou de ma vie
Symphonique des nuages
J’ai envie d’amour et de réconfort
Moins un tourbillon qu’une danse
Je suis triste en 2dimension et en carton patte
Comment tout cela s’écrit ?
J’ai envie de carasses et de réconforts
De caresses et de réconforts
Je le supplie
Ls cris dans l’autre chambre.
C’est moins puissant.
Plus doux, insidieux
Je pleure
Je tourne comme la pièce d’un croupier Position figée
Position fœtale
Position mortuaire
Recroquevillée
Il n’y a plus l’énergie adolescence
La souffrance du sage
A vif
Envie d’Arthur
Je me sens nu et écorché
Je n’ai envie de voir personne
Les larmes à flot
Les vagues et je chavire
J’en ai marre des fils et j’en ai marre de penser
L’homme caoutchouc me parle.
Il a de l’amour à donner
Ma Tristesse ne laisse rien rebondir
Juste quelques caresses
Comment je vis depuis quelques mois
Je vois à peine ce que j’écris
Je n’ai pas senti mon cœur s’accélérer. Un peu eteint.
Il faut que j’écrive sur mon voyage.
Ne pas être seul dans la souffrance.
Combattre et lutter.
Il faut que j’urine
Les bio bio intempestifs. Je les hais.
L’univers sonore de l’hôpital est morbide, la complainte du Game Over.

