Usage médical de la kétamine – Témoignage(s) (seconde partie)
Dans ce nouveau témoignage, François nous partage son expérience suite au traitement à la eskétamine de sa dépression sévère avec crise suicidaire
C’est en exposant mon envie d’explorer les usages de la kétamine à une connaissance croisée au Congrès de la Psychiatrie en décembre dernier que celle-ci m’a parlé du cas de François. Pour faire suite au témoignage de Kendrys précédemment publié, cette fois nous explorons l’usage de la kétamine par voie nasale pour les crises suicidaires et les limites du modèle biomédical dans la prise en compte des effets subjectifs de l’expérience. Je remercie ici chaleureusement toutes les personnes qui ont permis la réalisation de ces entretiens.
– Bonjour François et merci de bien vouloir partager votre expérience avec nous. Voulez-vous commencer par nous raconter votre contexte de soin ?
– Eh bien oui, je suis de nature hypersensible, c’est un fait, et j’ai fait ma première dépression à 30 ans, une dépression sévère qui a été traitée par un psychiatre avec des antidépresseurs, que je n’ai jamais arrêté depuis ; ça fait 30 ans que je prends des antidépresseurs. J’ai vécu avec cette dépression latente, même pendant une période de ma vie qui a été très heureuse. Je me suis marié, j’ai eu quatre enfants, je réussissais très bien professionnellement… Je me battais contre ma tendance dépressive et j’arrivais à la surmonter. Et puis est arrivé un événement malheureux et j’ai fait une première tentative de suicide, il y a 10 ans, et j’ai été hospitalisé en réanimation. J’ai par la suite plus ou moins réussi à me remettre, en étant traité toujours de la même façon, par des antidépresseurs et des anxiolytiques. Et puis, il y a 4 ans, en octobre 2021 exactement, j’ai fait une nouvelle dépression très grave, une nouvelle tentative de suicide puis réanimation, hospitalisation forcée, et c’est là que j’ai été confronté à la eskétamine pour la première fois. J’ai été suivi par une psychiatre, rencontrée à l’hôpital et qui me suis toujours aujourd’hui, et à force d’essayer à peu près tous les traitements médicamenteux possibles et imaginables, elle est venue à me parler de la CMME, la Clinique des Maladies Mentales et de l’Encéphale, une toute petite entité basée à l’Hôpital Saint-Anne, assez autonome dans son fonctionnement avec 25 lits pour les dépressions résistantes et à peu près le même nombre pour les crises suicidaires. On m’avait proposé la eskétamine déjà une première fois et ça m’avait fait peur, parce que c’est tout de suite associé à de la drogue et je n’avais pas un a priori positif. Et puis j’ai accepté d’être hospitalisé à la CMME en décembre 2024 et là très vite la cheffe de service m’a proposé d’essayer la eskétamine, en inhalation donc, au contraire de la kétamine en intraveineuse. C’est a priori plus puissant pour les effets attendus sur le cerveau, avec moins d’effets secondaires. C’est en tout cas ce que dit le laboratoire qui vend la eskétamine. Ça a commencé en hospitalisation pendant trois semaines, à raison de deux traitements par semaine. Ce sont des inhalations de 56 mg en 4 fois, donc 2 inhalations dans chaque narine. J’ai fait ça pendant plus de 8 mois, de décembre 2024 à juillet 2025.
– Avant qu’on ne revienne sur cette période d’hospitalisation liée au traitement avec le Spravato, quand vous parle-t-on de la eskétamine pour la première fois ?
– Ma psychiatre m’en parle en évoquant une prise en charge par la CMME en mai 2024 et m’explique qu’il est très difficile d’y entrer parce qu’il y a peu de place. Elle est prête à écrire une lettre, à faire les démarches pour soutenir mon entrée donc j’accepte de rencontrer le numéro deux du service à Saint-Anne, qui me fait passer un test psychiatrique pour évaluer l’ampleur de ma dépression. En mentionnant le protocole d’eskétamine, ce docteur m’explique que les effets sont assez forts, mais qu’il est possible de commencer dès le lendemain, et il me propose de visiter la salle où le protocole est pratiqué en ambulatoire. Et cette pièce ressemble à une pauvre salle de shoot, avec huit sièges médicaux séparés par des paravents mais collés les uns aux autres. J’étais terrifié. C’était d’abord beaucoup trop brutal d’envisager un démarrage aussi rapide, et puis cette salle… Ce sont les moyens de l’hôpital, mais c’était terrifiant, vraiment terrifiant. J’ai trouvé cette approche très indélicate, j’ai eu peur, donc je suis reparti et j’ai dit non.
Comme je n’allais pas mieux quatre à cinq mois après, le choix s’est présenté à moi une nouvelle fois, sachant qu’à la CMME sont aussi pratiqués les chocs électriques (ndlr : l’électroconvulsivothérapie, ou ECT). Et puis finalement on ne m’a pas laissé le choix et comme j’étais assez déterminé parce que j’en avais marre, je me suis jeté dans l’aventure.
– Cette option vous faisait moins peur que la eskétamine ?
– Dans la pensée collective, les chocs électriques, c’est la psychiatrie des années 50, enfin, c’est l’horreur ! Mais par contre, j’avais eu le témoignage d’un ami de mon frère ayant guéri sa dépression après un tel traitement. J’avais un témoignage positif, ce qui m’encourageait. Pour la eskétamine, je me suis beaucoup renseigné sur internet et j’ai vu que les résultats sont malgré tout décevants, peut-être que ça n’est pas comme ça que vous le voyez, mais quand on a un taux de rémission qui est autour de 30% (ndlr : voir cette étude de 2024 sur la rémission chez les patients dépressifs), ça n’est quand même pas un effet “wow”. C’est aussi un traitement très contraignant, physiquement notamment, et 30% ça n’est pas beaucoup.
- Avant qu’on en vienne à ce traitement, pour comprendre votre parcours de soins depuis ce premier diagnostic il y a 30 ans, vous avez eu beaucoup de traitements différents ? Il y a eu une recherche du traitement le plus efficace ?
– Pas trop au début. J’ai eu d’ailleurs une assez mauvaise image du psychiatre parce que je suis tombé à chaque fois, en étant parisien et en essayant d’aller voir les bons psychiatres, sur des vieux croulants de 70 ans et plus, qui n’avaient pas un niveau d’écoute très élevé, et qui semblaient assez limités au niveau psychologique. C’était principalement des prescripteurs et j’ai eu l’impression qu’ils ne suivaient pas tous l’actualité psychiatrique. En revanche, depuis quatre ans et ma dernière tentative de suicide et avant de rentrer à la CMME, j’ai essayé pléthore de médicaments, que ce soit antidépresseurs, antipsychotiques, le Teralithe que je prends alors qu’on ne sait pas si je suis bipolaire mais on se dit peut-être donc autant lui en donner malgré les effets secondaires, anxiolytiques… Aujourd’hui j’en prends encore cinq !
– Et à l’inverse, pendant les premières années après votre diagnostic, que preniez-vous comme molécule ?
– Oui, quand j’avais 30 ans je prenais du Zoloft (Sertraline), et ensuite j’ai pris du Seroplex (Escitalopram) pendant plus de 20 ans, à la place du Zoloft. Ça et du Lexomil (Bromazepam), qui m’a ensuite été interdit parce que dans ma tentative de suicide j’ai dû en ingurgiter quatre ou cinq boites d’un coup donc maintenant je suis au Lysanxia (Prazepam), un autre anxiolytique (ndlr : le prazepam a une demi-vie beaucoup plus longue que le bromazepam et est généralement utilisé pour initier un sevrage du bromazepam). Aujourd’hui j’ai 57 ans.
– Avant les tentatives de suicide vous preniez principalement Seroplex et Lexomil et c’est ensuite que vous allez essayer différents traitements…
– Oui, particulièrement depuis quatre ans. Je m’entends très bien avec ma psychiatre, je ne veux pas la critiquer, mais je trouve que la psychiatrie en France se focalise trop sur la prescription. Il y a une trop grande dissociation entre la psychologie et la psychiatrie, alors qu’il y a une forte dimension contextuelle quand vous passez de “dépressif normal” à une tentative de suicide. Ils vous disent “on va augmenter un petit peu le Sertraline” mais ça ne va pas plus loin…
– Pendant ce suivi psychiatrique, on vous recommande un suivi psychologique en complément ?
– On ne me l’a jamais recommandé, ils ne m’ont même pas posé la question. J’ai essayé et je n’ai pas trouvé le bon ou la bonne psychologue… Je ne sais pas si c’est parce que mon cas était trop compliqué mais ça n’accrochait pas après deux, trois séances. Ça ne m’apportait rien, la psychologue ne jouait même pas un rôle de miroir, elle était complètement larguée, c’était un peu ridicule. Même si je me considère dépressif de nature, il y a une partie qui est liée aux aléas de ma vie, c’est-à-dire que j’ai divorcé, j’avais créé une entreprise qui a fait faillite, j’ai eu des événements dans ma vie assez forts qui ont appuyé sur le côté dépressif de mon caractère. Quand je raconte ça aux psychologues, quand je fais le détail de tous ces événements, j’ai l’impression que leur réaction est de dire “Oh mon Dieu !” et puis c’est tout, ça ne va pas plus loin.
– Et aujourd’hui, vous vous êtes résigné à ne pas bénéficier d’un soutien psychologique ?
– Je réfléchis, mais étant un peu résigné je réfléchis lentement sur ce sujet. J’ai pensé aux groupes de parole mais ça n’est pas mon truc parce que je suis quelqu’un de réservé qui n’aime pas raconter sa vie. J’ai pensé au yoga qui peut peut-être m’aider d’une façon ou d’une autre mais je suis en ce moment dans une phase peu dynamique donc j’ai du mal à me projeter et à prendre des décisions.
– Je comprends très bien. J’imagine qu’en accumulant les essais de différentes molécules, c’est là où les effets secondaires s’accumulent ?
– Oui, je peux vous donner quelques exemples : avec le Teralithe je fais de l’hypothyroïdie, le mélange des médicaments me fait trembler, ça me gêne pour écrire. Qu’est-ce que j’ai d’autre ? J’ai de la fatigue, j’ai une perte très significative de libido, c’est cité systématiquement ; on surveille mes reins, pour l’instant ils tiennent mais le Teralithe est très mauvais pour les reins. Ce sont des médicaments qui sont agressifs. J’ai dû en arrêter certains qui me faisaient devenir maniaque. Avec l’Abilify (Aripiprazole) je me suis retrouvé du jour au lendemain dans la cage d’escalier de mon immeuble à nettoyer les murs avec une éponge et un seau, chose que je n’aurais jamais faite de ma vie. Ces médicaments, moins on en prend, mieux on se porte.
– Aujourd’hui, vous avez un traitement avec cinq molécules prises en parallèle, c’est un traitement qui est stable depuis combien de temps ?
– Depuis septembre de l’année dernière.
– C’est effectivement très récent.
– Oui, parce qu’il y a eu un effet secondaire avec un antipsychotique aussi, j’ai pris dix kilos en un mois, avec le Rispéridone. Je sens que ma psychiatre a fait le tour, elle ne sait plus trop quoi changer ou améliorer, donc pour l’instant on reste sur ces cinq là. Je vais quand même beaucoup mieux qu’il y a quatre ans, mais je ne vais toujours pas très bien. Je sens que c’est fragile.
– Si on en vient à cette hospitalisation à la CMME, vous avez dit que c’est la seconde fois qu’on vous le propose, et on ne vous donne pas trop le choix.
– Voilà. Cette option m’avait déjà été présentée par ma psychiatre en mai 2024, et en décembre, en raison de la résistance de ma dépression aux multiples traitements médicamenteux, je suis hospitalisé pour de bon à la CMME. J’y rencontre les psychiatres à mon arrivée, ils reviennent une heure après et me disent “Si vous voulez on peut commencer le traitement demain” et là je dis oui.
– On vous informe déjà de la durée du traitement ?
– On me dit que c’est quatre semaines, deux fois par semaine, et qu’après il y a une période de confort où c’est une fois par semaine et puis après une fois toutes les deux semaines, mais là on ne me donne pas de délai. Et en l’occurrence, je fais cinq semaines au rythme de deux par semaine.
– Comment se passe la toute première prise ?
– Elle est parmi les plus agréables, parce que j’avais une chambre individuelle, avec une infirmière dédiée. Vous êtes allongé sur un vrai lit d’hôpital et l’infirmière dédiée reste, parce qu’elle est obligée de prendre votre tension plusieurs fois pendant la séance, comme vous le savez. Vous êtes dans une situation de confort et surtout dans le silence ce qui est très important parce qu’on devient hypersensible au bruit qui peut nous empêcher de partir, de nous envoler quand on prend la substance.
C’est une sensation très bizarre, que j’ai du mal à qualifier n’ayant jamais pris de drogue de ma vie. On part très, très loin. Sur le coup, ça pique un peu le nez, mais sinon ce n’est pas désagréable parce qu’on ne sent plus son corps, on commence à avoir l’esprit ailleurs, on est entre deux eaux, on entend quand même s’il y a un bruit extérieur, mais en fait on n’est plus vraiment là et effectivement on voit des choses complètement délirantes. Les premières fois c’est plutôt agréable honnêtement comme sensation et plutôt amusant : j’ai voyagé dans l’univers, entre les planètes, j’ai fait des choses assez incroyables. Cet effet up qui dure peut-être une heure, une heure et demie est assez impressionnant. Ce qui est plus désagréable ce sont les images atroces qui apparaissent et qu’on ne contrôle pas, on ne les choisit pas. Le produit inhalé a tendance à anesthésier une partie de la gorge et de la langue, on a du mal à déglutir et j’ai même cru une fois avaler ma langue ! Alors qu’il suffit de boire un peu pour que ça disparaisse, mais ça j’aurais aimé le savoir avant. Le moment le plus désagréable, c’est la redescente : on a mal au cœur, on ne sait pas où on est, on n’arrive pas à parler, on titube, on n’est franchement pas bien.
Toutes les séances réalisées pendant mon hospitalisation se sont très bien passées car j’avais le confort de ma chambre et une infirmière dédiée. Pendant cette période, il y a eu trois séances où j’ai vécu un sentiment de plénitude absolue que je n’arrive pas à décrire, mais je sais que j’ai souri et je ne sentais plus mon corps, j’étais dans un espèce de bien-être total. Je n’ai pas la notion du temps, ça n’a peut-être duré que 10 secondes, 20 secondes, mais c’était extraordinaire.
En ambulatoire, après l’hospitalisation, dans cette horrible salle à huit personnes, c’est beaucoup plus difficile à vivre. J’écoutais de la musique avec mes écouteurs pour m’aider à partir, j’écoutais de la musique planante avec un bandeau sur les yeux pour être complètement coupé du monde et surtout de cette salle. Et puis avec le temps on remarque que l’effet est de moins en moins fort. Vous prenez la même dose et en fait ça vous fait de moins en moins de choses. Lorsque la fréquence des séances tombe à une par semaine, puis toutes les deux semaines, ne reste qu’un effet très désagréable, on vous a drogué, vous n’êtes pas bien, vous vous êtes allongé pendant deux heures en ne sachant pas très bien où vous êtes, mais vous ne partez plus, votre cerveau ne part plus et la redescente est beaucoup plus rapide et l’effet bien moindre.
– Avant la première prise, on vous informe des effets possibles et de ce que ça peut provoquer ?
– Absolument, et c’est aussi pour ça que j’avais refusé la première fois. Le numéro deux du service, qui n’était pas très délicat, m’a dit “Je vous préviens, il y a des gens qui abandonnent parce qu’on sort de son corps.” Quand vous ne savez pas ce que ça veut dire et que vous n’êtes pas un adepte de ce genre de choses, ça fait peur. Il paraît qu’il y a des gens qui se voient mourir, mais ça n’a pas été mon cas. Effectivement, il y a des moments où on a l’impression de voler au-dessus de soi-même, mais on ne se déplace pas dans la pièce hors de son corps, c’est beaucoup plus pointu et très difficile à décrire.
– En dehors de cette mise en garde, on ne vous explique pas le type d’expérience que vous pourriez avoir, aussi bien de ces sentiments de plénitude, de bien-être, que d’images un peu effrayantes qui peuvent survenir, vous n’êtes pas spécialement préparé à l’expérience subjective ?
– Pas du tout.
(ndlr : l’ANSM a pourtant édité un guide à destination des patients sur l’usage de la eskétamine, qui comporte un volet sur l’expérience en elle-même)
– Votre hospitalisation est cantonnée à ces premières 4-5 prises et ensuite, vous sortez de l’hôpital.
– Oui, mais c’était une décision commune. Je me suis très bien entendu avec la cheffe de service, Docteure Mekaoui qui a vu que je m’ennuyais – à part ces séances qui durent 2-3 heures deux fois par semaine, il ne se passe rien. Elle m’a donc proposé de passer en ambulatoire car elle pensait, et moi aussi, que je serais mieux chez moi. Je n’avais pas mesuré que ça serait aussi contraignant.
Après la deuxième ou troisième prise, vous avez un sentiment de mieux-être, moins d’idées noires, un esprit plus positif, d’être plus à même de réfléchir, de faire des choses, mais à partir du du moment où vous passez à une séance par semaine, ça ne marche plus. C’est-à-dire que tous les effets positifs ressentis disparaissent et vous revenez à l’état initial. Certaines personnes qui étaient traitées là avec moi avaient le même sentiment. Il y a eu un gros espoir et puis après il y a une grosse déception parce que finalement ça ne marche plus. Et ça s’est arrêté fin juillet, au bout de huit mois ; je faisais une séance toutes les deux semaines, je n’avais que des effets négatifs et pas des effets positifs.
– Vous avez l’impression que c’est ce changement de rythme, la baisse de la fréquence des prises qui fait que les symptômes réapparaissent ?
– C’est une excellente question, je vous félicite. Est-ce que c’est ça ou est-ce que c’est une molécule à laquelle on s’habitue très, très, très vite ? Je n’en ai aucune idée. Mais comme on ne peut pas vous le prescrire à vie, deux fois par semaine, de toute façon, il faut bien arrêter à un moment.
– Est-ce que vous continuez à prendre vos antidépresseurs à ce moment-là ?
– Non, à ce moment-là, je continue à prendre du Teralithe, mais la cheffe de service, Docteure Mekaoui, m’avait retiré tous les antidépresseurs. Ce qui m’avait un petit peu étonné parce que j’avais lu que l’association de la eskétamine avec un antidépresseur avait une efficacité remarquée. Mais bon, ce n’est pas moi le psychiatre. Finalement j’avais bien fait de ne pas avoir peur, j’étais content de ces résultats et j’aurais été ravi de dire que ça marche. Malheureusement, ça n’est pas le cas.
– À quel moment reprenez-vous votre traitement d’antidépresseur ?
– Dès que j’arrête la eskétamine, à la fin des huit mois.
– Est-ce qu’il a été envisagé de recommencer le protocole à une fréquence plus élevée ou d’augmenter la dose ?
– Non, on en a parlé avec la Docteure Mekaoui, mais j’ai l’impression que les protocoles sont quand même très encadrés, donc ils ne peuvent pas faire n’importe quoi. Elle m’a parlé aussi d’une étude avec les champignons hallucinogènes, dont j’avais reçu le dossier. J’ai hésité ; c’est autre chose parce que là ça dure six heures ou sept heures, chaque séance, donc c’est quand même chaud les marrons, je me suis dit on verra peut-être plus tard…
– Vous avez quand même sérieusement considéré cette possibilité ?
– Oui parce que je considère qu’à force de prendre des médicaments depuis tant d’années, je me détruis à la santé. Ça me fait peut-être un peu de bien, mais en même temps je me détruis à la santé. Peut-être que je suis plus à même maintenant d’essayer des choses novatrices.
– Aujourd’hui, votre diagnostic a changé, ou c’est toujours le même ?
– Dépression sévère, sans tendance suicidaire, c’est ça qui a changé. Quand on est dans un moment d’angoisse aussi fort et qu’on fait une tentative de suicide, on ne mesure pas le mal qu’on fait aux autres. Dorénavant, j’ai promis à mes enfants que… Alors ce n’est qu’une promesse, mais passer à l’acte maintenant, c’est beaucoup plus complexe parce que je mesure vraiment le mal que je leur fais. Ça m’aide dans les moments difficiles à ne pas replonger. Ça va quand même un petit peu mieux, mais j’ai un statut d’invalide, je n’ai pas travaillé depuis quatre ans. Ma vie s’est un peu écroulée, je ne vois pas vraiment l’issue. Peut-être que je suis condamné à être dépressif comme ça jusqu’à la fin de mes jours.
– Votre état est stable ?
– Il est plutôt stable. Un peu dépendant du climat, je suis plus déprimé en hiver qu’en été, très sensiblement. En ce moment mon état est plutôt stable au niveau bas. Mais il n’a pas évolué ni positivement ni négativement.
– Même si le traitement n’a pas permis de supprimer vos symptômes, il a permis de stabiliser votre état au niveau qu’il était à la fin du protocole.
– Certainement. Mais j’ai du mal à mesurer quel a été l’impact ; est-ce que je vais mieux en juillet 2025 qu’en décembre 2024, je ne sais pas. Il ne faut surtout pas que mes propos soient pris comme étant négatifs. C’est un partage d’expérience : bien évidemment, quand on attend beaucoup de quelque chose et que ça ne marche pas, on est déçu, donc je suis déçu, mais ce n’est pas un dysfonctionnement médical.
– J’ai une dernière question concernant l’expérience subjective. On distingue souvent dans une dépression ou dans tout trouble de la santé mentale, les symptômes d’un côté et puis les causes. Est-ce que, dans les expériences que vous avez vécues, vous sont apparues des images ou des d’informations qui auraient pu vous faire prendre conscience des racines de votre dépression ?
– C’est une excellente question que vous me posez, mais malheureusement non. J’ai vu beaucoup d’images négatives, des choses monstrueuses, beaucoup de sang… Je ne veux même pas en parler tellement c’était horrible. Ce que je voyais n’était pas lié à la vie réelle, à ma vie, je n’ai pas revu des moments de ma vie, ni les gens les plus importants de ma vie. Je voyais des choses surréalistes, beaucoup de couleurs, je volais beaucoup, mais rien que je puisse associer à mes problèmes. Certaines choses m’ont fait réfléchir. Je me souviens sortir d’une des séances en disant à ma fille qui était venue me chercher “J’ai vu l’univers.” J’ai vraiment eu la sensation de voir l’univers en entier. Forcément, après ça, vous ne pensez plus exactement comme avant. Comment interpréter ces moments très forts, positifs ou négatifs, et les rattacher au quotidien, ça n’est pas facile.


